Sur les Caminos Ibéricos…


Un biketrip en Andalousie réussi le mois dernier, le vélo révisé, la tête remplie de belles images et une envie de repartir très présente, je décide de reprendre la route direction le Portugal. Ça fait bien longtemps qu’on m’invite à découvrir ce pays et ses habitants sans y être allé jusqu’à présent. Je vise le sud et particulièrement la région de l’Algarve qui semble être un paradis de vélo avec un tracé en tête : la Via Algarviana : parcours balisé VTT de 300 km qui traverse la région d’Est en Ouest. Ce chemin tire son origine de l’ancienne route qui menait les pèlerins à la pointe de Sagres.

C’est donc parti pour de nouvelles découvertes sur les chemins de la péninsule ibérique. Après un court trajet en train jusqu’à Badajoz près de la frontière portugaise, je me lance sur les routes de l’Est du Portugal qui se révèlent très bucoliques et isolées. Au premier arrêt dans un café de village, je ne parle pas portugais et je comprends vite que les lusitaniens n’ont que faire de mes efforts pour parler espagnol. Le portugais est la cinquième langue la plus parlée dans le monde et ils en sont fiers, je comprends bien pourquoi. J’apprends donc rapidement quelques phrases basiques de portugais. Entre mon français, espagnol et italien, je bredouille un joli mélange de langues latines qui se révélera plutôt efficace.


© photo Sébastien Arial

Les chemins proposés par Google bike m’envoient à plusieurs reprises au milieu d’une brousse infranchissable. Je suis bon pour des rallonges et je me dis que Big Brother ne sait pas encore tout et c’est rassurant ! On trouve ici une région de cultures agricoles, notamment celle très jolie de l’amandier. Après les plaines arides d’oliviers espagnols, ça sent bon la ferme, et ça me rappelle de bons souvenirs d’enfance. Attention, dans le sud du pays, pas de sources et donc pas de fontaines dans les villages pour remplir les gourdes, en revanche on trouve fréquemment des toilettes publiques et des cimetières. Il y a également beaucoup de « ouah ouah », à les voir aussi férocement aboyer après moi, les chiens doivent moyennement apprécier la présence probablement inhabituelle d’un vélo.

Je comprends d’ailleurs rapidement qu’il y aura moins de vélos dans cette partie sud de l’Europe. Je verrai peu de cyclistes au Portugal hormis quelques clubs qui roulent en groupes et occupent toute la largeur de la route. Pour le reste, le vélo est un objet roulant pas encore bien identifié et doit céder la priorité à la voiture « reine ». L’espérance de vie d’un cycliste est probablement assez courte ici. C’est tellement différent de l’Espagne où les voitures sont respectueuses des vélos. Force est de constater que la bonne cohabitation des usagers de la route est le fruit d’une éducation. J’aurais bien rencontré un peu plus loin un panneau « Respeite a vida – Conduza com atençāo », si le message est chargé d’une belle intention, il est très peu éducatif : éduquer n’est pas dire quoi faire, mais comment faire ! Piétons et cyclistes sont des usagers vulnérables, pour respecter leur vie, il faut ralentir et s’écarter d’un mètre et demi ! Ici on en parle ni à l’école, ni au passage du permis, et comme me le diront les Portugais : « le vélo, c’est fait pour la ville, pas pour la campagne ! ». Je suis prévenu, je ferai dorénavant tout pour éviter les routes. 


Swiper pour voir la galerie – © photo Sébastien Arial

Au troisième jour, je décide de suivre le GR15, itinéraire de randonnée pédestre qui suit la Guadiana, fleuve frontière avec l’Espagne qui draine les régions arides depuis Tolède et qui se jette dans l’Atlantique dans le golfe de Cadix. J’aime cette idée de suivre une trace avec l’Espagne d’un côté et le Portugal de l’autre. Premières journées de vélo, premiers bivouacs, il fait chaud et j’ai déjà très envie de voir l’Atlantique pour un « plouf ». Je passe Alcoutim, point de départ de la Via Algarviana, et continue le GR15 jusqu’à la côte et Vila do Real. L’itinéraire se révèle très agréable et adapté au vélo (hormis une grosse section de portage entre Mesquita et Puerto de la Laja).

Après les joies de la baignade et une soixantaine de kilomètres de route entre les côtes et l’intérieur des terres, je retrouve la trace du GR13, aussi nommé Via Algarviana. Comme son nom l’indique, l’itinéraire est une traversée de l’Algarve, région la plus au sud du pays, réputée pour ses villages blancs de pêcheurs surplombant des falaises et des criques de sable blanc. Sur mon itinéraire à l’intérieur des terres, c’est davantage une longue suite de collines lissées et de zones montagneuses. J’entame quatre jours de très beau VTT au milieu de lacs et de forêts d’acacias parfumées : chemins, pistes, singles sur un parcours bien fléché avec des vues imprenables. L’itinéraire m’emmène en haut de Monchique, où s’offre au grimpeur une vue plongeante sur les deux façades atlantiques qu’offre le sud du Portugal, c’est magnifique ! Cette vue se mérite car l’itinéraire est d’abord un chemin de rando pédestre, 10 km de montée dont au moins six non cyclables à affronte. J’y laisse quelques litres de sueur. Le soir, le vélociste de Monchique me signale que cette partie ne se fait pas à vélo ! Je le remercie en lui manifestant béatement mon approbation, ce tronçon est en effet à éviter et je le rassure en lui indiquant que je prendrai la route la prochaine fois…


© photo Sébastien Arial

L’itinéraire emmène ensuite le randonneur au Cap Sāo Vicente, la pointe du Sud Ouest de l’Europe continentale. C’est ici qu’on s’arrête, après c’est l’Amérique ! Je décide de passer la nuit à Sagres, ville oubliée du tourisme de masse, mais bien connue des plongeurs et des surfers qui profitent des magnifiques vagues formées par le vent du Nord. J’apprécie tellement Sagres que le lendemain, après un départ matinal sous le crachin, je décide de faire demi-tour pour repasser une journée de pure oisiveté à l’auberge Pura Vida avec mes nouveaux amis. C’est aussi ça le voyage, des changements inattendus et la liberté de s’arrêter là où mes sens me guident. Sur ce parcours, je me suis octroyé quatre journées de repos-visite-lessive-échanges : Sagres, Lisbonne, Porto et Bilbao. 

Je finis par décider de quitter ce coin de paradis et mets le cap vers le Nord. Commence un itinéraire qui me fait longer la côte atlantique, de la péninsule ibérique jusqu’au Pays Basque. Les 150 premiers kilomètres sur l’Eurovelo 1 suivent le bord de mer par des pistes inaccessibles en voiture sans 4×4. Beaucoup de sable et beaucoup de poussage mais que c’est beau ! Les paysages alternent entre côtes déchirées et plages de sable blanc. Nous sommes mi juin et hormis quelques locaux et surfeurs, elles sont presque désertes, le maillot de bain reste dans la sacoche ! L’Algarve est une destination touristique majeure en Europe et je comprends maintenant pourquoi.


© photo Sébastien Arial

La route de Sines à Setubal est une longue route en ligne droite sur un bout de terre avec des plages des deux côtés, un gros vent de face, des lisbonnais au volant de leur bolide sur leur retour des plages pour cette journée nationale du Portugal. Peu de plaisir pour moi, je baisse la tête et écrase les pédales. Je fais tout de même une jolie rencontre, Gonzalo du Chili, qui est parti pour un tour du monde depuis Madrid avec son vélo de 60kg… Bravo Gonzalo, tu es bien plus courageux que moi et c’est inspirant!

Cette journée a un bel objectif, l’arrivée en ferry sur la capitale, Lisbonne. J’aime découvrir une ville construite sur une baie avec une arrivée en bateau. Je vois le terminal se présenter à moi, tellement content d’en avoir fini avec la route et d’être encore en vie. Et là, nouvelle inattendue, pas de ferry aujourd’hui : les employés sont en grève pour ce jour de fête. Je reprends la route et n’arriverai pas à Lisbonne par la mer !


© photo Sébastien Arial

Journée de repos à Lisbonne où je découvre une ville avec une atmosphère de festival d’été. On se promène dans les rues bière à la main, on chante, on danse. Il me semblait pourtant bien que la fête nationale était la veille. « Malheureux, on fête la San Antonio aujourd’hui » me dit-on ! Enfin, après renseignements, c’est plutôt pendant tout le mois de juin, mais attention pas tous les jours, seulement le vendredi, le samedi et le dimanche ! Eh oui, après un mois et demi à parcourir le sud de l’Espagne et du Portugal, je confirme qu’on aime la fête dans cette partie du monde. Il y a toujours una fiesta quelque part et ce n’est finalement pas pour me déplaire, au moins je n’ai pas le temps de m’ennuyer pendant mes jours de repos !

Après Lisbonne, mon périple se poursuit sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, Santiago en espagnol. Je connaissais la ville de pèlerinage galicienne et son chemin principal depuis le Puy en Velay, mais El Camino, ce sont en fait plusieurs chemins : le plus connu, le Camino français passant dans les terres, le Camino portugais partant de Lisbonne, le Camino del Norte longeant la côte nord espagnole, le Camino Primitivo depuis Oviedo passant par les sierras, la Via de la Plata que j’ai empruntée à l’envers lors de mon précédent voyage depuis Séville, et enfin la Fisterra entre Santiago et le cap du Finisterre en Galice. Si les chemins ont à l’origine une vocation pieuse, ce sont aujourd’hui des chemins de randonnée très courus des randonneurs du monde entier. C’est pour moi, une triple opportunité : une belle trace fléchée pour rejoindre Santiago puis le nord de l’Espagne (qui s’annonce pluvieux) ; ensuite, contrairement au bivouac, l’opportunité d’emprunter un itinéraire avec des auberges, c’est-à-dire avec un lit abrité et une douche chaude ; et enfin, l’opportunité de faire des rencontres avec des randonneurs pour partager nos aventures. Je suis depuis un mois et demi dans un voyage solitaire qui m’a amené à dialoguer avec mon compagnon de route Monster… qui n’est ni plus ni moins que mon vélo ! Si cette convivialité bien involontaire peut me rassurer sur des longues journées à pédaler, comme Tom Hanks avec Wilson, son ballon de volley dans le film Seul au monde, l’échange reste limité…!


© photo Sébastien Arial

Après une quinzaine de kilomètres de pistes cyclables qui longent le Tage pour sortir de Lisbonne (très sympa !), je retrouve les pavés adorés des Portugais ! Des petits, des moyens, des gros, des carrés, des rectangulaires, des anguleux, des arrondis …. Si le pavage des routes est esthétique, environnemental en laissant l’eau s’infiltrer, s’avère être un bon régulateur de la vitesse des voitures, me rappelle le nord de la France où j’ai adoré pédaler, il reste peu confortable pour le cycliste ! L’itinéraire du Camino Portugais entre les exploitations agricoles de maïs et de carottes m’enthousiasme assez peu, et la température est élevée pendant quelques jours (jusqu’à 40 degrés à l’ombre !). Depuis le début, Dame Nature a toujours posé un élément contre moi me privant d’une progression facile : le vent, le dénivelé, le sable, le terrain… Le sud de la péninsule des côtes atlantiques à Gibraltar est balayé par les vents. Les champs d’éoliennes sont fréquents et les éoliennes ne sont pas les amis des cyclistes !  J’ai notamment dû affronter depuis mon départ en Espagne il y a un mois et demi un vent de face constant. Ici au nord de Lisbonne, hormis la chaleur, les kilomètres sont faciles. Après avoir traversé Coimbra, Porto et Pontevedra sur la côte, j’allonge les journées (avec la fraîcheur de quelques sessions nocturnes) et je parcours les 650 kilomètres du Camino portugais pour rejoindre Santiago, ville de “pèlerinage industriel”, en trois jours et demi.

Je passe un grand nombre d’heures sur le vélo, du point du jour à la nuit noire, et cela suscite quelques interrogations des autres mais aussi personnelles. Je réalise que je roule beaucoup car tout simplement je suis mieux sur le vélo qu’à côté. En effet, la forme est là, mais dès que je descends du vélo, des douleurs musculaires me gênent et surtout m’empêchent de trouver, malgré la fatigue, un sommeil profond. Mes quadriceps sont devenus au fil des journées des « bouts de bois » et sont douloureux, conséquence de longues journées de vélo sous de fortes chaleurs mais aussi d’un départ de Madrid trop précoce, où je n’avais pas récupéré du précédent biketrip. A Lisbonne, je vois une masseuse pour favoriser la récupération par drainage musculaire. Elle m’indique que les quadriceps sont anormalement gonflés, et m’invite à prendre des anti-inflammatoires et des antidouleurs pour trouver le sommeil. Prendre des médicaments pour trouver le sommeil et maintenir un niveau de performance…. ne serait-ce pas là un début de dopage ? Je décide donc que la suite de l’itinéraire sera faite de journées plus courtes ! Malgré cela, ces douleurs ne me privent pas du plaisir de rouler et j’ai en tête les mots de Murakami, écrivain traileur d’ultra endurance : « la douleur est obligatoire, la souffrance optionnelle ». En d’autres mots, c’est la tête qui décide. Le corps humain, lui, est une machine fascinante qui sait repousser les limites pour réaliser ce qu’on lui demande. Sur un tel voyage, je crains davantage une panne matérielle que physique. « Quand le vélo va, tout va », tel sera mon adage sur ce biketrip.

Depuis Porto, les paysages sont champêtres et plus historiques, j’apprécie le bâti, les murs et les pierres taillées dans le granit, il n’y a plus d’élevages de moutons mais du bocage avec des vaches bien grasses et curieuses. A Santiago, j’ai trouvé la pluie et une région de Galice magnifiquement verdoyante car très humide. La température chute de 20 degrés en trois jours. La Galice, c’est la cousine de la Bretagne mais avec des montagnes et une grosse pluviométrie en ce mois de juin !


© photo Sébastien Arial

J’entame à Santiago la remontée du Camino del Norte vers la France. Ce Camino longe la côte de la Galice, des Asturies, de la Cantabrie et du Pays Basque. C’est plus collinéen, plus difficile par son dénivelé et donc moins fréquenté que le Camino français. C’est aussi un changement brutal de paysages et d’ambiance. Je le suis d’Ouest en Est, donc à contresens des marcheurs. Si cela suscite quelques interrogations, je préfère croiser les « Jacquets » de face. Les marcheurs sont comme moi dans un effort de haute endurance ; sur les chemins de Saint-Jacques, contrairement à la montagne, certains ne sont pas très sportifs ni bien préparés… Si je les ai vus pimpants au départ à San Sebastian, ils sont pour certains souffrants et estropiés en arrivant à Saint-Jacques. Pour un cycliste, il n’est pas toujours facile de cohabiter avec les marcheurs : dans l’effort, il y a ceux qui sont dans un état quasi transcendantal et marchent la tête dans leurs pieds, il y a ceux qui sont sur leur portable (pèlerins d’un nouveau temps !), et heureusement ceux qui, alertes, vous offrent un sourire partagé et un « Buen camino ! ». Beaucoup sont donc surpris et prennent peur à l’arrivée d’un vélo qui va vite tout en étant silencieux. Il est malheureusement aussi intéressant pour moi de constater comment le désir de propriété domine l’être humain : la route appartient aux voitures, les pistes cyclables aux cyclistes, et le Camino aux marcheurs ! Le vélo est d’abord un étranger sur ces chemins et moi je suis là pour casser cet état de fait ! Partager en apprenant à cohabiter, voilà un enjeu du monde de demain où le vélo peut être un vecteur fort de changement. 


© photo Sébastien Arial

Entre la Galice et le Pays Basque, je m’engage sur un itinéraire qui suit majoritairement le Camino del Norte en évitant les secteurs de portage majeur, du chemin donc mais aussi des petites routes de campagne longeant la côte. Le soleil fait quelques apparitions mais il pleut un peu chaque jour et je m’arrête de temps à autre pour éviter les averses. Je garde le plus souvent manchettes, jambières et veste. Après la chaleur écrasante des jours précédents, les conditions sont idéales pour rouler malgré les petits poussages et la boue. Je sais que derrière les Picos (montagnes), on trouve rapidement les plaines arides du centre de l’Espagne et il est difficile d’imaginer sous cette météo écossaise que le reste de l’Europe est en pleine canicule.


© photo Sébastien Arial

J’arrive six jours plus tard à San Sebastian pour la fin de mon périple. Il faut toujours une fin marquée à un voyage. Elle sera symbolique puisque je partage avec elle le nom de ce martyr romain du IIIè siècle troué de flèches et torturé. Pas de torture pour moi fort heureusement, le Camino del Norte s’avèrera être un très bel itinéraire de bikepacking alternant chemins, singles, petites routes sans voiture et petits villages côtiers. Il se fait très majoritairement le long des superbes côtes du Golfe de Gascogne. Le Camino offre la possibilité de dormir dans les auberges de pèlerins pour un budget contenu, rencontrer les marcheurs et de s’ouvrir au partage.


© photo Sébastien Arial

Total de ce voyage bikepacking de juin 2022: 19 jours de vélo pour 2 500 km parcourus et 33 000 mD+, 4 jours de repos et de visite à Sagres, Lisbonne, Porto et Bilbao

En points d’orgue :
-les parcours sportifs en VTT du GR15 ou la Gran Rota de Guadiana, du GR13 de la Via Algarviana, de l’Eurovelo 1 entre Sagres et Sines, puis du Camino del Norte
-les magnifiques plages du sud du Portugal et du nord de l’Espagne si différentes et toutes si belles
-les villages authentiques et les campagnes bucoliques traversés
-Sagres et son atmosphère de bout du monde
-Lisbonne et les fêtes de San Antonio
-la végétation luxuriante du nord de la Galice et des Asturies
-Bilbao et son architecture moderne, avec en autre les expos du Guggenheim
-le jambon et les viennoiseries portugaises, les tapas espagnoles, les pintxos basques, les bières artisanales riches et caloriques
-l’accueil chaleureux des locaux rencontrés tout au long du parcours
-et aussi les maisons vides du Portugal, des phares, des pêcheurs, des surfers, des églises et de l’art religieux, des fiestas, des bivouacs, des auberges, des ponts, des ferrys, des falaises et des criques, des ports, des bateaux, des pavés, des moutons, des chèvres, des vaches, …

Texte et photos
par Sébastien Arial

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Ricardo
10 months ago

Nice trip. I rode all that places and they are amazing. When I leave Paris for via turonesis I made all the north way via país Vasco

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